Saint Philothée Kokkinos, le patriarche de la prière du cœur

 

Défendre le silence






Mystique du jour : saint Philothée Kokkinos
Vers 1300-1379
Fête : 11 octobre

📜 Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Philotheus Kokkinos, Thessalonicae natus, monachus in Sina et Atho factus est atque postea patriarcha Constantinopolitanus. Traditionem hesychasticam sancti Gregorii Palamae strenue defendit. Docebat vitam spiritualem non in sola cognitione intellectuali consistere, sed in purificatione cordis, oratione continua et participatione gratiae divinae. Ipse vitam sancti Gregorii scripsit atque cultum eius in Ecclesia Byzantina confirmavit.

✨ Mystique du 11 octobre

Nous avons parlé plusieurs fois dans Mystica Insolita de la prière du cœur et de l’hésychasme.

Le 11 octobre permet de rencontrer l’un des hommes qui contribuèrent le plus à faire de cette spiritualité non pas une pratique marginale de quelques ermites, mais l’un des grands héritages de l’orthodoxie : Philothée Kokkinos, moine, théologien et patriarche de Constantinople.

Il naît vers 1300 à Thessalonique dans un milieu modeste. Une tradition biographique rapporte même qu’il dut travailler comme cuisinier pour pouvoir poursuivre son instruction. Il devient ensuite moine, séjourne au Sinaï puis rejoint le mont Athos, où il devient finalement higoumène de la Grande Laure.

Toute sa vie sera marquée par une question :

l’homme peut-il réellement faire l’expérience de Dieu ?

🤫 Qu’est-ce que l’hésychasme ?

Le mot vient du grec hesychia, qui évoque le silence, le repos, la tranquillité intérieure.

Dans la tradition monastique orientale, il désigne une voie de prière cherchant à pacifier les pensées afin que l’attention descende progressivement vers le cœur.

La célèbre prière de Jésus en devient l’une des expressions les plus connues :

« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi. »

Répétée lentement, elle n’est pas conçue comme une formule magique.

Elle cherche à unifier l’homme.

La bouche prononce.

L’intelligence écoute.

Le cœur consent.

Et peu à peu la prière cesse d’être seulement quelque chose que l’on fait pour devenir quelque chose qui habite la personne.

🌄 La lumière du Thabor

Au XIVe siècle, cette expérience devient l’objet d’une immense controverse.

Certains moines hésychastes affirment connaître dans la prière une lumière identifiée à celle qui entoura le Christ lors de la Transfiguration.

Le théologien Grégoire Palamas défend leur expérience contre ceux qui craignent qu’elle ne prétende rendre Dieu directement visible à l’homme.

Sa réponse deviendra l’un des éléments les plus caractéristiques de la théologie orthodoxe : Dieu demeure absolument inaccessible dans son essence, mais il se communique réellement par ses énergies, c’est-à-dire sa présence et son action divines. L’expérience mystique n’est donc pas, pour Palamas, la vision de l’essence divine, mais une véritable participation à la grâce incréée de Dieu.

Philothée choisit clairement son camp.

Il devient l’un des grands défenseurs de Palamas.

✍️ Un mystique qui écrit énormément

Le paradoxe est intéressant.

Pour défendre la tradition du silence, Philothée écrit beaucoup.

Il rédige des traités contre les adversaires de l’hésychasme, participe à l’élaboration de grands textes théologiques du mouvement et compose de nombreuses œuvres liturgiques et hagiographiques.

Cela rappelle que le silence mystique n’est pas nécessairement l’ennemi de l’intelligence.

Philothée ne dit pas :

« Arrêtez de réfléchir et priez. »

Il cherche plutôt à rappeler qu’une réflexion sur Dieu ne peut jamais se substituer totalement à une relation avec Dieu.

On peut connaître toutes les définitions de la prière sans prier.

On peut écrire sur le silence sans jamais se taire.

Le savoir religieux et l’expérience religieuse ne sont donc pas identiques.

Mais ils peuvent s’éclairer mutuellement.

⛰ Du Sinaï à l’Athos

Le parcours géographique de Philothée est presque une carte de la mystique orientale.

Le Sinaï, lieu biblique de la rencontre entre Dieu et Moïse.

Le mont Athos, grande république monastique où la tradition hésychaste se développe avec une intensité particulière.

Puis Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, où la question quitte les cellules monastiques pour devenir une controverse ecclésiale et politique.

Philothée passe ainsi du désert au palais patriarcal.

Il montre qu’une expérience née dans le silence des moines peut finir par modifier la théologie officielle d’une Église entière.

⛪ Deux fois patriarche

Philothée devient métropolite d’Héraclée en 1347, puis patriarche de Constantinople une première fois au milieu des années 1350 et une seconde fois de 1364 à 1376.

Son existence n’a alors plus grand-chose de silencieux.

Il doit affronter des rivalités politiques, des changements d’empereurs, des controverses théologiques et les relations difficiles entre Constantinople et les autres Églises.

Voilà encore une constante de la mystique chrétienne :

le contemplatif peut vouloir la cellule.

L’histoire lui donne parfois un bureau.

🕯 Grégoire Palamas devient saint

Philothée joue surtout un rôle décisif dans la postérité de Grégoire Palamas, mort en 1359.

Il compose sa Vie, rédige son office liturgique et préside à la reconnaissance officielle de son culte en 1368. Il contribue ainsi directement à faire de Palamas une figure structurante de l’orthodoxie.

Aujourd’hui encore, Grégoire Palamas est commémoré le deuxième dimanche du Grand Carême dans la tradition byzantine.

Ce choix est largement lié à l’action de Philothée.

Autrement dit, lorsque des millions d’orthodoxes entendent chaque année l’office de saint Grégoire Palamas, ils reçoivent encore indirectement quelque chose du travail de Philothée Kokkinos.

🧘 Une mystique du corps

L’hésychasme possède également un aspect qui a beaucoup surpris ses adversaires : le corps participe à la prière.

Respiration, posture, attention, répétition de la prière de Jésus peuvent être utilisées comme aides.

Les adversaires du mouvement tournèrent quelquefois ces pratiques en ridicule, accusant les hésychastes de contempler leur nombril.

Palamas répond que l’être humain ne possède pas une âme qu’il faudrait libérer du corps comme d’une prison.

Le corps lui-même peut participer à la sanctification.

L’idée mérite d’être retenue.

Le christianisme oriental ne cherche pas seulement à produire une pensée religieuse correcte.

Il cherche à faire de l’être humain entier un être en prière.

🌌 Voir Dieu sans posséder Dieu

Voilà probablement le cœur de la question.

Comment affirmer à la fois que Dieu dépasse absolument toute intelligence humaine et qu’il peut néanmoins être réellement rencontré ?

Si Dieu est totalement inaccessible, l’expérience mystique devient impossible.

Si l’homme peut saisir Dieu comme un objet, Dieu cesse d’être Dieu.

La distinction palamite entre essence et énergies tente précisément de maintenir les deux affirmations :

Dieu reste incompréhensible.

Et pourtant :

Dieu se donne réellement.

Philothée a consacré une grande partie de sa vie à défendre cet équilibre.

🕊 Méditation

Nous accumulons souvent les paroles sur Dieu.

Livres.

Podcasts.

Cours.

Débats.

Articles.

Tout cela peut être excellent.

Mais Philothée poserait peut-être une question très simple :

combien de temps passons-nous réellement en silence devant Celui dont nous parlons ?

La connaissance religieuse peut devenir une manière subtile d’éviter la prière.

On étudie Dieu.

On argumente sur Dieu.

On défend Dieu.

Et l’on oublie parfois de demeurer devant lui.

🙏 Prière

Saint Philothée, toi qui as uni l’étude de la théologie à la tradition du silence, apprends-nous à ne pas opposer intelligence et prière.

Lorsque nous parlons beaucoup de Dieu, rappelle-nous de nous tourner vers lui.

Lorsque notre esprit s’agite, apprends-nous la patience de la prière simple.

Lorsque nous voulons enfermer Dieu dans nos concepts, rappelle-nous qu’il dépasse toute parole.

Et lorsque nous croyons qu’il est trop lointain pour être rencontré, apprends-nous qu’il se donne réellement dans sa grâce.

Amen.

🎨 Note culturelle

L’illustration pourrait montrer Philothée entre deux mondes.

À gauche, une petite cellule du mont Athos, presque obscure, avec un moine répétant silencieusement la prière de Jésus.

À droite, Constantinople et Philothée vêtu en patriarche, entouré de manuscrits et de théologiens.

Au-dessus de l’ensemble, une lumière rappelant discrètement la Transfiguration.

L’image poserait la vraie question :

comment le silence d’une cellule finit-il par devenir une théologie pour toute une Église ?

📚 Pour aller plus loin

Saint Philothée, Patriarche de Constantinople

Textes et introduction à l’hésychasme, Fordham University

💬 Et vous ?

Pour vous, la prière est-elle surtout une parole adressée à Dieu, ou peut-elle devenir un silence dans lequel on cesse progressivement d’avoir quelque chose à dire ?

L’hésychasme répondrait probablement qu’il faut commencer par les mots pour apprendre, un jour, à demeurer.


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