Pierre de Bérulle, disparaître pour laisser vivre Jésus
Pierre de Bérulle, disparaître pour laisser vivre Jésus
Le cardinal qui voulait entrer dans les « états » du Christ
Résumé en latin ecclésiastique
Petrus de Berulle, presbyter, cardinalis atque Congregationis Oratorii in Gallia conditor, inter praecipuos magistros spirituales saeculi XVII numeratur. Mysterium Incarnationis tamquam centrum vitae christianae contemplatus est atque fideles invitavit ut non solum Christum imitarentur, sed eius « statibus » interius adhaererent. Humilitas, adoratio et oblatio sui totam eius doctrinam spiritualem penetrant. Die secundo Octobris anni 1629, dum Missam celebraret, subito mortuus est.
Mystique du 2 octobre
Le 2 octobre 1629, Pierre de Bérulle s’effondre pendant la célébration de la messe. Il a cinquante-quatre ans. Cardinal depuis seulement deux années, ancien homme de cour, diplomate, fondateur de l’Oratoire de France et acteur des grands conflits religieux de son siècle, il meurt finalement là où sa spiritualité l’avait constamment ramené : devant l’autel. Les sources oratoriennes confirment qu’il mourut brutalement pendant la messe à l’Oratoire.
Il n’est pourtant ni saint ni bienheureux officiellement reconnu par l’Église. Une cause de béatification fut introduite au XVIIe siècle, avant de s’enliser notamment dans les controverses autour du jansénisme. Cela n’empêcha pas son influence de devenir immense. Il fut l’un des principaux inspirateurs de ce que l’on appellera plus tard l’École française de spiritualité, dont le rayonnement touchera notamment Jean Eudes, Jean-Jacques Olier et, plus largement, une grande partie de la spiritualité sacerdotale française.
Regarder Jésus jusqu’à disparaître
Bérulle ne commence pas par demander : « Que dois-je faire ? »
Il commence par regarder.
Regarder Dieu.
Puis regarder l’étrangeté proprement chrétienne d’un Dieu devenu homme.
Pour lui, l’Incarnation n’est pas simplement le premier chapitre de la vie terrestre de Jésus. Elle constitue le centre autour duquel toute la vie spirituelle doit s’organiser. L’Oratoire de France résume sa pensée par cette formule : en Jésus, « Dieu incompréhensible se fait comprendre, Dieu ineffable se fait entendre, Dieu invisible se fait voir ».
Voilà le paradoxe qui fascine Bérulle. L’infini s’est rendu petit. Celui qui n’a besoin de rien accepte d’avoir faim, de dormir, de dépendre d’une mère, de travailler de ses mains et finalement de mourir.
La grandeur divine se révèle dans un abaissement.
Le mystique ne doit donc pas chercher à devenir grand devant Dieu, mais à entrer dans le mouvement inverse.
Il doit consentir à devenir petit.
Les « états » de Jésus
C’est probablement l’idée la plus originale de sa spiritualité.
Pour Bérulle, les événements de la vie du Christ appartiennent au passé, mais quelque chose en eux demeure éternellement présent en Dieu. La naissance de Jésus s’est produite à Bethléem une seule fois. Sa Passion s’est déroulée une seule fois. Sa Résurrection également.
Mais les dispositions intérieures du Christ dans ces mystères demeurent.
Bérulle appelle cela les « états » de Jésus.
Le chrétien peut donc contempler Jésus enfant, Jésus serviteur, Jésus adorant son Père, Jésus souffrant ou Jésus offert, non simplement comme des scènes historiques à admirer de loin, mais comme des réalités spirituelles auxquelles il cherche intérieurement à adhérer.
La prière devient alors davantage qu’une méditation.
Elle devient participation.
L’Oratoire résume cette méthode par trois mouvements extrêmement simples : garder Jésus devant les yeux, dans le cœur et dans les mains. Le regard contemple le Christ ; le cœur adhère à ses dispositions ; l’action essaie enfin d’en reproduire quelque chose dans la vie concrète.
« Je » devient encombrant
C’est ici que Bérulle peut déconcerter le lecteur moderne.
Notre époque nous conseille volontiers de nous réaliser, de développer notre potentiel et d’affirmer notre personnalité. Bérulle emploie au contraire des mots comme anéantissement, abaissement, servitude ou dépendance.
Il ne veut évidemment pas dire que la personne humaine serait mauvaise ou dépourvue de valeur.
Son raisonnement part de la disproportion entre Dieu et la créature.
Dieu est l’être par lui-même.
Nous recevons l’existence.
Tout ce que nous possédons dépend ultimement d’un don que nous ne nous sommes pas fait.
Reconnaître cette dépendance devient chez Bérulle une forme d’adoration.
Le croyant cesse alors de vouloir se placer au centre de sa propre vie spirituelle. Même sa sainteté ne lui appartient plus vraiment. Il ne cherche plus à devenir un personnage admirable.
Il cherche à devenir disponible.
Une étrange « servitude »
Le vocabulaire devient encore plus déroutant lorsque Bérulle propose un vœu de servitude à Jésus, puis une forme analogue de consécration à Marie.
Pris avec nos oreilles du XXIe siècle, le mot peut paraître franchement inquiétant.
Il faut cependant le replacer dans son univers théologique. La « servitude » dont parle Bérulle n’est pas une domination humaine exercée par un puissant sur un faible. Elle désigne la reconnaissance volontaire d’une dépendance absolue envers Dieu.
C’est précisément cette tension entre servitude et liberté qui est devenue l’un des grands sujets des études contemporaines consacrées à Bérulle. Le paradoxe bérullien consiste à soutenir que l’homme découvre sa véritable liberté lorsqu’il cesse de vouloir être son propre principe et reconnaît Dieu comme origine de son existence.
La formule peut être discutée.
Mais elle permet de comprendre pourquoi Bérulle n’est jamais simplement un moraliste.
Il ne dit pas d’abord : « Faites le bien. »
Il dit : « Appartenez au Christ. »
Et le reste doit en découler.
Thérèse d’Avila arrive en France
La mystique de Bérulle ne naît pas dans une bibliothèque fermée.
Il fréquente l’un des milieux les plus étonnants du renouveau catholique français du début du XVIIe siècle. Sa cousine, Barbe Acarie, future bienheureuse Marie de l’Incarnation, joue un rôle décisif dans l’introduction du Carmel réformé en France.
Bérulle participe directement à cette entreprise.
Avec Madame Acarie et d’autres membres du cercle spirituel parisien, il contribue à faire venir en France des carmélites espagnoles issues de la réforme de sainte Thérèse d’Avila. Cette rencontre avec le Carmel laissera une marque profonde sur sa spiritualité.
Il existe donc une filiation étonnante.
Thérèse d’Avila réforme le Carmel en Espagne.
Ses filles arrivent en France.
Bérulle les accompagne.
Puis une spiritualité proprement française commence à se structurer autour de l’Incarnation et du sacerdoce.
La mystique voyage.
Le mystique devient cardinal
Bérulle présente pourtant une contradiction apparente.
L’homme qui parle d’anéantissement fréquente les palais.
Celui qui prêche le dépouillement devient conseiller d’État.
Celui qui veut s’effacer devant Jésus est envoyé dans des négociations diplomatiques et reçoit en 1627 la pourpre cardinalice.
Il participe aux affaires du royaume, intervient dans la politique religieuse et entre finalement en conflit avec Richelieu. L’Oratoire lui-même le décrit justement comme un « penseur mystique présent aux réalités et combats de son temps ».
Il ne fut donc jamais un contemplatif retiré du monde.
C’est même ce qui rend son personnage intéressant.
Sa mystique de l’abaissement fut portée par un homme qui connut le pouvoir.
Cette tension n’est pas toujours résolue harmonieusement.
Bérulle put interpréter certains conflits politiques et religieux de son époque dans des catégories providentialistes qui nous mettent aujourd’hui mal à l’aise. Pendant le siège de La Rochelle, par exemple, il donna au conflit une interprétation explicitement religieuse et presque eschatologique.
Le mystique reste un homme de son siècle.
Mourir à l’autel
Puis vient le 2 octobre 1629.
Bérulle célèbre la messe.
Il est pris d’un malaise au cours de la célébration et meurt peu après. La tradition oratorienne donnera naturellement à cette mort une signification spirituelle considérable : celui qui avait pensé toute sa vie en termes d’offrande et d’union au sacrifice du Christ achevait son existence au moment même où il célébrait l’Eucharistie.
Il serait excessif de transformer une mort brutale en miracle.
Elle possède néanmoins une remarquable cohérence symbolique.
Chez Bérulle, la messe n’était pas un élément parmi d’autres de la vie spirituelle.
Toute son existence devait devenir offrande.
Et son dernier geste sacerdotal fut précisément celui-là.
Une mystique difficile pour notre temps
Bérulle ne sera probablement jamais le mystique le plus facile à remettre à la mode.
Il écrit dans une langue dense. Ses concepts peuvent paraître abstraits. Ses expressions sur le néant de la créature ou la servitude envers Jésus provoquent spontanément la méfiance d’un lecteur moderne.
Pourtant, derrière cette architecture baroque se trouve une intuition d’une étonnante simplicité :
le christianisme commence lorsque Jésus cesse d’être seulement quelqu’un que l’on admire pour devenir celui à partir duquel on essaie de vivre.
La question n’est alors plus seulement :
« Que ferait Jésus à ma place ? »
Elle devient :
« Quelle disposition du Christ peut devenir vivante en moi ? »
Son humilité.
Son adoration.
Son abandon.
Sa charité.
Son offrande.
C’est là que Bérulle devient vraiment mystique.
Non parce qu’il aurait multiplié visions ou phénomènes extraordinaires.
Mais parce qu’il voulait que la conscience chrétienne soit progressivement occupée par une autre présence que son propre moi.
Et pour lui, la vie spirituelle entière pouvait finalement tenir dans ce mouvement :
regarder Jésus,
adhérer à Jésus,
laisser Jésus agir.
Prière inspirée de Bérulle
Seigneur Jésus,
apprends-moi à ne pas seulement connaître tes mystères,
mais à entrer dans leurs dispositions.
Dans ta naissance, apprends-moi la petitesse.
Dans ta vie cachée, apprends-moi le silence.
Dans ton ministère, apprends-moi le service.
Dans ta Passion, apprends-moi l’offrande.
Dans ta Résurrection, apprends-moi l’espérance.
Que je ne cherche pas seulement à parler de toi,
mais à te laisser prendre place en moi.
Amen.
Sources
Oratoire de France, « Pierre de Bérulle »
Oratoire de France, « Une tradition éducative »
Oratoire du Louvre, « Pierre de Bérulle »
Oratoire du Louvre, « Le tombeau du cardinal de Bérulle »
Persée, compte rendu de Richard Cadoux, Bérulle et la question de l’homme. Servitude et liberté
Pour aller plus loin
Pour découvrir directement la famille spirituelle qu’il a fondée : Oratoire de France.
Sur l’influence de Bérulle et de Charles de Condren sur l’École française de spiritualité : « Qu’est-ce que l’homme quand Dieu se fait homme ? ».
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La spiritualité de Bérulle vous paraît-elle encore accessible aujourd’hui ? Son vocabulaire de dépendance et d’anéantissement vous éloigne-t-il de sa pensée, ou permet-il au contraire de retrouver quelque chose que notre époque a perdu ?
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