Paolo Gamberini : le post-théisme retrouve-t-il simplement les mystiques ?

Le langage mystique du XXIe siècle



« Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » : derrière le monisme relatif du jésuite italien se dessine une théologie de la transformation, de la déification et de l’union à Dieu qui paraît parfois très nouvelle, mais dont les racines plongent profondément dans la tradition mystique chrétienne.

Résumé en latin ecclésiastique

Paulus Gamberini, theologus e Societate Iesu, mysterium christianum de deificatione, transformatione in Christo atque communione totius creationis cum Deo novo sermone exponere conatur. Eius « monismus relativus » non simpliciter pantheismum proponit, sed unitatem profundam qua creatura in Deo subsistit, distinctione tamen servata. In hac via resonant voces Origenis, Maximi Confessoris, Magistri Eckhart, Ioannis a Cruce, Nicolai Cusani, Francisci Brune, Hans Urs von Balthasar atque Teilhard de Chardin. Quaestio igitur manet: utrum haec theologia sit vere nova, an antiqua experientia mystica verbis nostri temporis denuo expressa.

Une théologie qui paraît nouvelle

Paolo Gamberini aime les expressions qui peuvent inquiéter : post-théisme, panenthéisme, non-dualité, monisme relatif, transsubstantiation cosmique. À première lecture, son vocabulaire semble nous conduire très loin du christianisme ancien. Pourtant, lorsqu’on quitte les mots les plus techniques pour regarder l’expérience spirituelle qu’ils cherchent à décrire, une autre impression apparaît : nous retrouvons saint Paul, Origène, Maxime le Confesseur, Grégoire de Nysse, Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Jean de la Croix et, plus près de nous, Pierre Teilhard de Chardin, Karl Rahner, François Brune ou Hans Urs von Balthasar.

Dans Pensare Dio altrimenti. La proposta del monismo relativo, paru chez Queriniana en 2026, Gamberini entend précisément faire dialoguer théologie chrétienne, science contemporaine et spiritualités non-duelles. L’éditeur présente son projet comme une tentative pour dépasser l’image d’un Dieu conçu comme un être suprême extérieur au monde et retrouver Dieu comme principe vivant et relationnel qui fonde et traverse toute réalité.

Derrière ce vocabulaire nouveau revient donc une question extraordinairement ancienne : que signifie devenir un avec Dieu sans cesser d’être soi-même ?

« Io non più io » : perdre le masque, non la personne

La formule qui revient sans cesse chez Gamberini est celle de saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Il la condense volontiers en italien : io non più io, moi, mais non plus moi.

Il ne s’agit pourtant pas de faire disparaître la personnalité humaine dans un grand Tout impersonnel. Gamberini insiste au contraire sur le fait que le moi demeure. Ce qui doit progressivement tomber, ce sont les masques, les rôles auxquels nous nous identifions, l’image idéale que nous voulons défendre, le personnage que nous avons fabriqué.

Dans une méditation récente, il reprend Benoît XVI : le moi de Paul existe toujours, mais il est désormais « transformé, ouvert », inséré dans un sujet plus grand, le Christ, qui devient en même temps son moi le plus profond.

Nous ne sommes finalement pas très loin de Jean de la Croix. La nuit dépouille l’homme de ce qu’il prenait pour lui-même afin que puisse apparaître une identité plus profonde. Gamberini emploie l’image du miroir : plus celui-ci devient libre de ce qui l’encombre, plus il peut réfléchir la lumière. Cette lumière, il la qualifie même de lumière « taborique », présence profonde du Christ en nous.

La mystique n’est donc pas destruction de la personne. Plus l’homme devient transparent au Christ, plus il devient lui-même.

Le salut n’est pas d’abord échapper à l’enfer

Le rapprochement avec le christianisme oriental devient ici particulièrement fort. Pour Gamberini, le cœur du christianisme peut se résumer par l’ancienne formule patristique : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.

Le salut n’est donc pas principalement conçu comme un moyen d’éviter une condamnation après la mort. Il est transformation, participation réelle à la vie divine, déification de l’homme et finalement du créé tout entier. Gamberini rattache explicitement cette perspective au « Dieu tout en tous » de saint Paul.

Origène, Maxime le Confesseur et Grégoire Palamas ne sont donc pas chez lui de simples références décoratives. Il les rattache à cette tradition dans laquelle la création ne peut être pensée indépendamment de Dieu.

Le mot moderne est theosis. La réalité qu’il désigne appartient aux profondeurs de la tradition chrétienne.

François Brune : un étonnant prédécesseur français

Le rapprochement avec le père François Brune est particulièrement éclairant.

Dans Pour que l’homme devienne Dieu, publié en 1992, Brune voulait précisément retrouver, derrière certaines constructions scolastiques occidentales, la théologie de l’Écriture, des Pères orientaux et des mystiques occidentaux. Jean-Claude Larchet résumait le centre de son immense ouvrage par la déification de l’homme comme finalité de l’amour divin.

La ressemblance avec Gamberini est frappante. Chez Brune comme chez lui, l’homme n’a pas simplement à établir une relation morale avec un Dieu situé à l’extérieur de lui. Le christianisme conduit à une union réelle au Christ, union offerte et appelée à devenir personnellement vécue.

Brune reste davantage dans les catégories de la tradition orientale, notamment celles de la participation et de la déification. Gamberini franchit un pas supplémentaire lorsqu’il cherche à donner à cette intuition une métaphysique panenthéiste et non-duelle.

On pourrait presque dire que François Brune représente un pont entre la théosis patristique et certaines audaces de Gamberini.

Balthasar et la « liturgie cosmique »

Hans Urs von Balthasar constitue un autre rapprochement intéressant.

Bien avant Gamberini, Balthasar avait consacré à Maxime le Confesseur son célèbre ouvrage Liturgie cosmique. Il y retrouvait une spiritualité où cosmologie, mystique, ascèse, christologie et destinée du créé ne sont pas séparées. Les premiers comptes rendus français de l’ouvrage soulignaient déjà cette compréhension du monde et de l’existence comme une vaste adoration, mais également le souci de Maxime de maintenir la différenciation des créatures dans leur union.

Ce dernier point est particulièrement intéressant pour Gamberini : l’unité n’exige pas l’effacement des différences.

Balthasar rejoint également Gamberini par son intérêt pour l’accomplissement de toute chose dans le Christ, mais il demeure métaphysiquement beaucoup plus classique. Là où Gamberini parle de monisme relatif, Balthasar maintient plus nettement la distinction entre Créateur et création.

Sur le salut universel, leur proximité doit également être nuancée. Balthasar n’enseignait pas que tous les hommes seront nécessairement sauvés. Il demandait plutôt si le chrétien pouvait espérer le salut de tous sans prétendre connaître à l’avance l’issue du jugement. Il refusait ainsi aussi bien l’assurance universaliste que la certitude de pouvoir désigner les damnés.

Gamberini, lui, paraît parfois davantage attiré par l’hypothèse d’une restauration universelle, même s’il conserve parallèlement la possibilité d’un refus définitif.

La Croix : Dieu avait-il besoin de sang ?

L’interprétation de la Croix est l’un des aspects les plus provocateurs de la pensée de Gamberini.

Dans une méditation intitulée Salvezza senza sacrificio, « Salut sans sacrifice », il affirme que la finalité de la vie de Jésus n’a pas été le sacrifice en lui-même, mais d’aimer jusqu’au bout Dieu et le prochain.

Il rejette vigoureusement l’image d’un Dieu « avide de sang », qui aurait exigé la souffrance de son Fils afin que soit payé le prix d’une offense.

Cela ne signifie pourtant pas que la Croix perde toute fonction salvifique. Gamberini déplace le sens du sacrifice : il devient don de soi.

Dieu est pour lui « vie qui donne vie ». Jésus manifeste cette vie divine en aimant jusqu’au bout, non parce que le Père réclamerait sa mort, mais parce que l’amour véritable se communique et ne cherche pas à se posséder lui-même.

Prendre sa croix signifie ainsi moins rechercher la souffrance que vivre la réalité jusqu’au bout, y compris lorsqu’elle brise les images que nous avions fabriquées de nous-mêmes.

Nous retrouvons encore la grande intuition mystique : mourir au faux moi pour que la vie véritable puisse apparaître.

La Résurrection : non pas revenir, mais être transformé

La même logique commande la lecture de Pâques.

Pour Gamberini, la Résurrection ne signifie pas simplement que Jésus reprendrait la vie biologique interrompue le Vendredi saint. Il insiste sur la transformation. Le tombeau vide, les linges abandonnés et le Noli me tangere indiquent que l’on ne peut plus retenir Jésus dans son ancien mode d’existence.

Une de ses images les plus belles est celle des deux trapézistes. Jésus s’abandonne, le Père lui tend la main, et l’instant où leurs mains se saisissent devient une image de la Résurrection. Toute la vie de Jésus a préparé cette confiance et cette communion.

La Croix devient ainsi abandon ; la Résurrection, accomplissement de cet abandon dans le Père.

Pâques n’est pas seulement restauration de l’ancien. Elle conduit la vie à sa forme accomplie.

L’Eucharistie et la transsubstantiation du monde

Gamberini pousse cette intuition très loin dans sa théologie eucharistique.

Il ne nie pas la transformation du pain et du vin en Corps et Sang du Christ. Mais il refuse d’isoler cette transformation de celle des communiants. L’épiclèse sur les dons et l’épiclèse sur ceux qui communient appartiennent pour lui au même mouvement : le pain et le vin deviennent Corps du Christ afin que ceux qui les reçoivent deviennent eux aussi Corps du Christ.

L’Eucharistie devient ainsi une fenêtre ouverte sur le destin de la création entière.

Le pain et le vin appartiennent à la matière du cosmos ; nous appartenons nous aussi à cette matière. La transsubstantiation eucharistique dévoile alors symboliquement et réellement une transformation cosmique, jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous.

Nous retrouvons ici Teilhard, mais également, sous une autre forme, la « liturgie cosmique » de Maxime le Confesseur redécouverte par Balthasar.

Le purgatoire comme transformation

Même le purgatoire se trouve relu dans cette perspective.

Gamberini ne l’abolit pas. Il affirme au contraire que la tradition catholique conserve ici une profonde intuition. En revanche, il refuse de le comprendre principalement comme un lieu de châtiment. Il parle plutôt d’un lieu de transformation, de maturation, voire d’accès à des niveaux plus élevés de conscience.

Cela rejoint son idée que vivants et morts ne sont pas radicalement séparés. Dans le Corps du Christ, la mort ne détruit pas la communion. L’Eucharistie unit les vivants, le Christ et ceux qui sont déjà passés par la mort.

Le salut apparaît ainsi moins comme un verdict instantané que comme une transformation de la personne vers sa pleine capacité d’aimer et de recevoir Dieu.

Une mystique pour la vie quotidienne

Tout cela pourrait rester très spéculatif. Chez Gamberini, pourtant, ces idées débouchent sur une spiritualité concrète.

Jeûner n’est pas seulement renoncer à un aliment. Le jeûne devient expérience du vide et du dépouillement. Les contrariétés, l’échec, le vieillissement, la perte d’une fonction ou d’une image sociale peuvent devenir des lieux où tombe progressivement quelque chose du faux moi. Gamberini donne même à ce dépouillement une signification baptismale.

Prier ne consiste plus seulement à demander à Dieu d’intervenir de l’extérieur. La prière devient attention, silence, consentement, découverte de cette présence qui travaille déjà au plus profond de l’existence.

Aimer devient alors l’expérience décisive. Si Dieu est « vie qui donne vie », chaque geste qui permet à un autre de vivre davantage participe déjà à la vie divine.

La sainteté n’attend pas la perfection. Gamberini aime cette formule : « Progress, not perfection. » Le chemin appartient déjà à l’accomplissement.

Exercice spirituel : « Io non più io »

Pendant quelques minutes, s’asseoir dans le silence et observer ce à quoi nous nous identifions aujourd’hui : une fonction, une réussite, une blessure, le regard d’une autre personne, une inquiétude, une image de nous-mêmes.

Sans combattre cette pensée, répéter intérieurement :

« Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. »

Puis, plus simplement :

« Io non più io. »

Il ne s’agit pas de vouloir disparaître. Il s’agit de demander : qu’est-ce qui, en moi, peut tomber sans que je cesse d’être moi ? Qu’est-ce qui demeure lorsque le masque tombe ?

Terminer en restant simplement quelques instants devant Dieu, sans chercher à produire une réponse.

Prière

Seigneur Jésus-Christ,
toi qui vis en nous plus profondément que nous-mêmes,
apprends-nous à ne pas confondre notre visage avec nos masques.

Lorsque la vie nous dépouille,
ne permets pas que nous nous refermions dans la peur.

Lorsque nous aimons,
apprends-nous à donner la vie sans posséder celui que nous aimons.

Lorsque nous mourrons à quelque chose de nous-mêmes,
fais-nous découvrir que toute vraie mort peut devenir passage.

Que ton Esprit transforme notre regard,
notre corps, nos relations et notre monde,
jusqu’à ce que nous devenions en toi
ce que nous sommes appelés à être.

Amen.

Note culturelle : rien de nouveau sous le soleil ?

C’est peut-être le paradoxe le plus amusant de Paolo Gamberini.

Il parle le langage de la physique quantique, de la non-dualité et du post-théisme, mais une grande partie de son expérience spirituelle fondamentale pourrait être reconnue par des chrétiens ayant vécu plusieurs siècles avant lui.

Maître Eckhart parlait de l’œil avec lequel l’homme voit Dieu comme de l’œil avec lequel Dieu le voit. Gamberini reprend cette image pour décrire le terme de la transformation comme « un seul regard ».

Jean de la Croix connaissait le dépouillement du moi. Grégoire de Nysse décrivait une progression sans fin en Dieu. Maxime pensait la création entière dans le Logos. Nicolas de Cues appelait Dieu le « non-autre ». François Brune remit la déification au centre d’une vaste synthèse théologique française. Balthasar retrouva chez Maxime une véritable liturgie cosmique. Teilhard pensa l’univers comme convergence vers le Christ.

La nouveauté de Gamberini n’est donc peut-être pas d’avoir découvert une nouvelle mystique. Elle est d’avoir tenté de donner à de très anciennes intuitions mystiques une métaphysique adaptée à notre époque.

C’est aussi là que commencent les questions. Lorsqu’il parle du créé comme expression finie de l’être divin et affirme que la création n’a aucune existence autonome, son « monisme relatif » devient plus audacieux que le vocabulaire traditionnel de la participation.

Le véritable débat ne porte donc peut-être pas sur son expérience mystique, très ancienne dans son inspiration, mais sur la métaphysique avec laquelle il cherche à l’expliquer.

Sources

Paolo Gamberini, Pensare Dio altrimenti. La proposta del monismo relativo, Queriniana, 2026. Présentation officielle de l’ouvrage et de son projet de dialogue entre théologie, sciences et non-dualité. Pensare Dio altrimenti, Queriniana

Paolo Gamberini, Il post-teismo è ancora cristiano ? Entretien de 2026 consacré à son itinéraire et à sa compréhension du post-théisme. Entretien avec Paolo Gamberini

François Brune, Pour que l’homme devienne Dieu, Dangles, 1992. Le compte rendu de Jean-Claude Larchet permet de situer précisément son projet de retour aux Pères orientaux et à la déification. François Brune, compte rendu par Jean-Claude Larchet

Hans Urs von Balthasar, Liturgie cosmique. Maxime le Confesseur. L’ouvrage fut l’un des grands instruments de la redécouverte occidentale de Maxime au XXe siècle. Liturgie cosmique, compte rendu sur Persée

Pour aller plus loin

Pour comprendre le projet directement dans les mots de Gamberini, on pourra commencer par la présentation de Pensare Dio altrimenti, qui expose clairement le sens du « monisme relatif ». Découvrir le livre chez Queriniana

Pour le rapprochement avec François Brune, le compte rendu de Jean-Claude Larchet est particulièrement précieux, notamment sur la déification et les rapports entre théologie orientale, mystiques occidentaux et scolastique. Lire l’étude consacrée à Pour que l’homme devienne Dieu

Pour Balthasar, Liturgie cosmique permet de comprendre comment une théologie très fortement christocentrique peut également devenir cosmique sans faire disparaître la distinction des créatures. Balthasar et Maxime le Confesseur

Enfin, sur la question du salut de tous, il faut distinguer l’apocatastase affirmée comme certitude de l’espérance balthasarienne. Balthasar soutient que nous pouvons espérer pour tous sans prétendre connaître à l’avance l’issue du jugement. Dare We Hope That All Men Be Saved?, présentation officielle

Et vous ?

Lorsque saint Paul écrit : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », faut-il y voir seulement une belle image spirituelle ou la prendre beaucoup plus littéralement ?

La théologie de Paolo Gamberini vous paraît-elle réellement nouvelle, ou reconnaissez-vous derrière son vocabulaire contemporain quelque chose que les mystiques chrétiens avaient déjà expérimenté depuis longtemps ?

Vous pouvez partager votre lecture, vos réserves ou votre propre expérience en commentaire.

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