Bienheureuse Alexandrina de Balazar, la mystique qui ne quitta plus son lit
Un monde dans une chambre
Mystique du jour : bienheureuse Alexandrina Maria da Costa
1904-1955
Fête : 13 octobre
📜 Résumé en latin ecclésiastique
Beata Alexandrina Maria da Costa, in Lusitania nata, post gravem casum corporis usu paulatim privata est atque per triginta annos lecto affixa mansit. Dolorem suum Christo obtulit atque vitam eucharisticam profundissime coluit. Experientias mysticas, inter quas participationem Passionis Christi, sub directione spirituali descripsit. Sodalis Cooperatorum Salesianorum facta est atque pro iuvenibus, peccatoribus et pace mundi oravit. Die XIII Octobris anno MCMLV obiit.
✨ Mystique du 13 octobre
Il existe des mystiques qui parcourent des milliers de kilomètres, fondent des monastères, prêchent devant des foules ou s’enfoncent dans le désert. Alexandrina Maria da Costa, elle, passa les trente dernières années de sa vie presque entièrement dans un lit, dans une maison de Balazar, au nord du Portugal. Et pourtant, ce fut finalement le monde qui vint jusqu’à elle : au fil des années, des milliers de personnes franchirent le seuil de cette chambre devenue à la fois lieu de prière, de confidence et de consolation.
Alexandrina naît le 30 mars 1904. À quatorze ans, alors que trois hommes pénètrent dans la maison où elle se trouve avec d’autres jeunes filles et tentent de les agresser, elle choisit de sauter d’une fenêtre située à environ quatre mètres de hauteur. Les blessures provoquent une détérioration progressive de son état. Elle parvient encore à se déplacer difficilement pendant quelques années, mais sa santé continue de se dégrader jusqu’à ce que la paralysie l’oblige définitivement à rester couchée à partir de 1925. Cette chambre, qu’elle aurait naturellement voulu quitter, allait devenir le lieu principal de toute sa vie spirituelle.
🛏 La guérison qui ne vient pas
Alexandrina commence par demander à Dieu ce que demanderait presque toute personne placée dans sa situation : la guérison. Elle prie avec insistance et va jusqu’à promettre de devenir missionnaire si elle retrouve la santé. Son premier désir n’est donc pas d’accepter héroïquement la maladie, encore moins de la rechercher, mais tout simplement d’en être délivrée.
Les années passent pourtant sans que la guérison espérée arrive. Peu à peu, quelque chose change dans sa prière. Elle ne cesse pas nécessairement d’espérer, mais elle commence à déplacer la question : au lieu de demander seulement comment sortir de cette épreuve, elle cherche à comprendre comment vivre chrétiennement ce qui ne disparaît pas. Cette évolution est essentielle pour ne pas caricaturer sa spiritualité. Alexandrina ne commence pas en déclarant que souffrir serait une bonne chose. Elle demande d’abord que la souffrance cesse ; puis, lorsqu’elle comprend qu’elle devra probablement continuer à vivre avec elle, elle cherche à empêcher cette souffrance de devenir absurde.
Sa spiritualité prend alors une orientation que la biographie publiée par le Saint-Siège résume par trois verbes : aimer, souffrir, réparer. La souffrance n’y devient pas une valeur autonome ; elle est envisagée comme quelque chose qui peut être offert et intégré à une relation au Christ plutôt que subi dans le désespoir.
✝️ Revivre la Passion
À partir du 3 octobre 1938, Alexandrina rapporte une expérience mystique particulièrement spectaculaire. Chaque vendredi, jusqu’en mars 1942, elle aurait vécu corporellement et intérieurement différentes étapes de la Passion du Christ. Selon la biographie officielle publiée lors de sa béatification, ces épisodes étaient accompagnés de manifestations physiques étonnantes : malgré son immobilité habituelle, elle aurait temporairement accompli certains mouvements correspondant aux différentes scènes de la Passion.
Il faut cependant conserver ici une distinction indispensable. Nous sommes devant des phénomènes rapportés dans le dossier spirituel et hagiographique d’une mystique, observés et consignés par des témoins, mais cela ne transforme pas chaque détail en phénomène scientifiquement reproductible. L’histoire d’Alexandrina ne doit donc pas devenir une accumulation de faits extraordinaires présentés comme autant de preuves automatiques du surnaturel.
L’intérêt mystique se trouve ailleurs. Alexandrina ne semble jamais avoir considéré ces expériences comme un spectacle destiné à démontrer son élection particulière. Elle les comprend au contraire comme une participation à la Passion du Christ et comme une offrande pour les autres. Dans sa logique spirituelle, l’expérience extraordinaire n’a de sens que si elle conduit à davantage d’amour, de prière et de compassion.
🕯 Une mystique surveillée par l’Église
Son parcours est d’ailleurs beaucoup moins lisse que certaines biographies dévotes pourraient le laisser croire. À un moment de son histoire, une commission diocésaine porte un jugement défavorable sur son cas et l’archevêché de Braga lui impose plusieurs restrictions. Son premier directeur spirituel jésuite cesse ensuite de l’accompagner, ce qu’Alexandrina vit comme une épreuve particulièrement douloureuse.
Cet épisode est important parce qu’il rappelle qu’être mystique ne signifie pas recevoir automatiquement l’approbation de l’institution religieuse. L’Église cherche précisément à discerner ce genre de phénomènes : elle peut interroger, douter, limiter certaines pratiques ou demander du temps. Dans une histoire mystique authentique comme dans une histoire d’illusion religieuse, les impressions subjectives ne suffisent pas à elles seules à trancher.
Alexandrina, de son côté, demeure dans l’obéissance malgré cette période de méfiance. Ce comportement deviendra lui-même un élément important de l’évaluation de son expérience spirituelle. Chez elle, le mysticisme n’est donc pas présenté comme une autorité privée supérieure à toute autre, mais comme une expérience qui accepte d’être examinée et parfois contrariée.
🍞 Treize années sans nourriture ?
Arrive ensuite l’élément le plus extraordinaire et sans doute le plus difficile de son dossier. La biographie du Vatican affirme qu’à partir du 27 mars 1942, Alexandrina ne prit plus de nourriture ordinaire et ne reçut plus que l’Eucharistie jusqu’à sa mort, soit pendant plus de treize années. Son cas fit l’objet d’observations médicales, notamment lors d’un séjour hospitalier destiné à contrôler son alimentation, et ce phénomène fut ensuite conservé dans la documentation de sa cause de béatification.
Il faut ici être particulièrement rigoureux. Cette affirmation ne peut pas être balayée comme une simple légende populaire tardive, puisqu’elle appartient bien au dossier biographique et médical constitué du vivant d’Alexandrina ou peu après. Mais l’excès inverse serait tout aussi problématique : ces observations historiques ne constituent pas nécessairement l’équivalent d’un protocole expérimental moderne permettant d’établir scientifiquement qu’un organisme humain peut vivre treize années sans alimentation.
La formulation la plus juste consiste donc à reconnaître ce que les documents affirment sans leur demander plus qu’ils ne peuvent démontrer : le phénomène est attesté dans le dossier d’Alexandrina, a fait l’objet d’observations médicales et demeure lié au discernement religieux ainsi qu’aux limites documentaires de l’époque. La prudence n’enlève rien au caractère exceptionnel du récit ; elle évite simplement de transformer un dossier mystique en démonstration scientifique qu’il n’est pas.
🥖 L’Eucharistie au centre
Ce qui ne fait en revanche aucun doute, c’est la place absolument centrale de l’Eucharistie dans la spiritualité d’Alexandrina. La communion ne constitue pas chez elle un simple élément associé à son jeûne extraordinaire : elle devient progressivement le centre symbolique et affectif de toute sa vie intérieure. Immobilisée dans sa chambre, Alexandrina vit mentalement tournée vers les tabernacles du monde, prie pour les prêtres et reçoit la communion comme le moment décisif de ses journées.
Sa chambre elle-même prend peu à peu l’allure d’un petit sanctuaire. Les visiteurs viennent demander une prière, un conseil ou simplement quelques paroles d’encouragement. Lorsqu’un prêtre salésien, le père Umberto Pasquale, devient son directeur spirituel en 1944, Alexandrina découvre davantage l’œuvre de Don Bosco et entre dans l’Association des Salésiens Coopérateurs. Elle offre alors une part importante de sa prière pour les jeunes et pour l’apostolat salésien.
Le paradoxe est remarquable : cette femme qui ne peut pratiquement plus quitter son lit devient membre d’un mouvement apostolique international. Son rayon d’action physique se réduit presque à rien, tandis que son réseau de relations et d’intercession ne cesse de s’élargir.
🌍 La consécration du monde au Cœur immaculé de Marie
Un autre épisode relie Alexandrina à l’histoire spirituelle du catholicisme portugais du XXe siècle. Dès 1936, elle affirme avoir reçu du Christ la demande que le monde soit consacré au Cœur immaculé de Marie et transmet ce souhait par l’intermédiaire de son directeur spirituel. Plusieurs démarches sont alors entreprises auprès des autorités ecclésiastiques afin de faire connaître cette demande.
Le pape Pie XII accomplira une consécration du monde au Cœur immaculé en 1942, au milieu de la Seconde Guerre mondiale. La biographie publiée par le Saint-Siège mentionne explicitement les démarches antérieures liées à Alexandrina. Il serait cependant excessif de présenter celle-ci comme la cause unique de la décision pontificale : tout un courant marial, et particulièrement le message de Fátima, travaille déjà profondément le catholicisme portugais et l’Église universelle.
Alexandrina appartient néanmoins pleinement à ce paysage spirituel. Chez elle comme à Fátima reviennent plusieurs thèmes communs : le Cœur immaculé de Marie, la prière pour les pécheurs, la réparation, l’offrande de la souffrance et l’intercession pour le monde. Les deux histoires ne doivent pas être confondues, mais elles se développent incontestablement dans une même atmosphère religieuse.
🌞 13 octobre : le jour de Fátima
La date de sa mort donne à cette proximité une résonance particulièrement étonnante. Alexandrina meurt le 13 octobre 1955, exactement trente-huit ans après la sixième et dernière apparition de Notre-Dame à la Cova da Iria, le 13 octobre 1917. Ce jour-là, devant une foule immense généralement estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes, Lucie dos Santos rapporte que la Vierge se présente comme « Notre-Dame du Rosaire », demande que l’on continue à réciter quotidiennement le chapelet et annonce qu’une chapelle devra être construite sur les lieux.
Après l’apparition se produit le phénomène resté célèbre sous le nom de « miracle du soleil ». De nombreux témoins affirmèrent avoir observé des changements inhabituels dans l’apparence et le mouvement apparent du soleil, phénomène dont la presse portugaise rendit elle-même compte. Le Sanctuaire de Fátima considère bien ce 13 octobre comme la dernière des six apparitions de 1917, celle qui clôt la séquence commencée le 13 mai.
La coïncidence avec la mort d’Alexandrina ne constitue évidemment pas, en elle-même, une preuve surnaturelle. Il serait facile de lui attribuer une signification qu’elle ne peut historiquement démontrer. Mais elle possède une force symbolique incontestable dans la biographie de cette mystique portugaise : une femme profondément liée au Cœur immaculé de Marie, qui avait demandé la consécration du monde et développé une intense spiritualité de réparation, meurt précisément le jour où le Portugal commémore l’achèvement des apparitions de Fátima.
Alexandrina se trouve ainsi inscrite, sans se confondre avec les trois voyants, dans le même vaste paysage spirituel que Lucie, François et Jacinthe. Entre Fátima et Balazar, il ne s’agit pas d’une seule histoire mystique, mais de deux foyers différents du catholicisme portugais qui finissent par se répondre.
👥 Une chambre qui devient lieu de rencontre
À mesure que sa santé décline, le nombre de personnes qui viennent la visiter augmente. C’est l’un des paradoxes les plus frappants de son existence : tandis que son corps perd presque toute possibilité de déplacement, son influence personnelle s’étend bien au-delà de Balazar. Des visiteurs arrivent pour lui demander conseil, consolation ou simplement le soutien de sa prière.
Les Salésiens du Portugal décrivent sa chambre comme une sorte de petit oratoire, où des enfants et des jeunes pouvaient eux aussi venir écouter une catéchèse très simple. Alexandrina n’est donc pas seulement une malade entourée de visiteurs pieux : sa chambre devient progressivement un lieu de rencontre spirituelle où les rôles semblent presque inversés. Ceux qui viennent théoriquement voir une personne faible repartent parfois avec l’impression d’avoir eux-mêmes été soutenus.
Alexandrina ne peut plus aller vers le monde. Alors le monde vient dans sa chambre. Cette formule résume peut-être mieux sa vie que tous les phénomènes extraordinaires qui lui sont attribués.
🌌 La mystique de l’impuissance
C’est peut-être à cet endroit que son histoire devient la plus profonde. Nos sociétés associent volontiers la valeur d’une existence à ce qu’elle peut produire : travailler, voyager, construire, créer, aider matériellement, décider et conserver son autonomie. Alexandrina perd progressivement presque toutes ces possibilités. Elle dépend des autres pour les gestes les plus élémentaires et ne peut plus mesurer l’utilité de ses journées selon les critères habituels.
Sa tradition spirituelle affirme pourtant que cette existence apparemment réduite conserve une véritable fécondité. C’est là que la mystique chrétienne touche une question beaucoup plus large que le cas particulier d’Alexandrina : la valeur d’une personne dépend-elle de son utilité ? Si nous répondons oui, toute diminution physique ou intellectuelle finit nécessairement par diminuer aussi la valeur que nous accordons à la personne. Si nous répondons non, il faut apprendre à regarder autrement ceux qui ne peuvent plus produire, se déplacer ou vivre de manière autonome.
Alexandrina ne fournit pas une démonstration philosophique de cette idée. Elle l’incarne dans une existence où presque tout ce que le monde appelle « agir » devient impossible, alors même que son influence spirituelle continue de grandir.
🕊 Méditation
Alexandrina voulait d’abord sortir de son lit.
Elle a ensuite dû apprendre à rencontrer Dieu dans ce lit.
Voilà peut-être la distinction la plus importante.
La spiritualité chrétienne ne demande pas nécessairement d’aimer ce qui fait souffrir. Elle cherche plutôt à empêcher que ce qui fait souffrir devienne la totalité de notre identité.
Une existence peut être profondément diminuée dans ses capacités sans que la personne elle-même devienne moins digne.
La chambre d’Alexandrina était minuscule.
Sa vie intérieure ne l’était pas.
🙏 Prière
Bienheureuse Alexandrina, toi qui as connu l’enfermement du corps sans laisser ton cœur se refermer, apprends-nous à reconnaître la dignité de toute existence, même lorsque ses possibilités semblent diminuer.
Toi qui as trouvé dans l’Eucharistie le centre de ta vie spirituelle, conduis-nous vers le Christ lorsque nous cherchons ailleurs ce qui pourrait remplir notre cœur.
Aide ceux dont la vie est devenue étroite par l’épreuve à découvrir qu’aucune chambre, aucune faiblesse et aucune dépendance ne peuvent empêcher Dieu de les rejoindre.
Amen.
🎨 Note culturelle
L’illustration devrait rester sobre. Alexandrina pourrait apparaître dans sa chambre de Balazar, couchée, un crucifix et une image mariale près du lit, tandis que la lumière d’une petite fenêtre éclaire l’Eucharistie apportée par un prêtre.
Il ne faut pas chercher l’effet surnaturel spectaculaire. Le contraste le plus juste serait celui d’un espace matériel extrêmement restreint et d’un univers spirituel suggéré par la lumière.
📚 Pour aller plus loin
Fátima, le jour où le Ciel entra dans le siècle des idéologies
L’article général du 13 mai pour replacer les apparitions de 1917 dans leur contexte religieux, politique et culturel, de la Première Guerre mondiale aux grandes idéologies du XXe siècle.
Deuxième apparition de Fátima — 13 juin 1917 : le jour où la Vierge montra son Cœur au monde
Le 13 juin introduit directement le thème du Cœur immaculé de Marie, si important également dans la vie spirituelle d’Alexandrina.
Francisco Marto : le petit voyant qui voulait consoler Dieu
Pour retrouver la spiritualité de réparation et de consolation qui rapproche le jeune voyant de Fátima de plusieurs intuitions mystiques d’Alexandrina.
François Marto : l’enfant qui a vu le ciel de trop près
Un autre regard sur François, davantage centré sur son expérience mystique personnelle et sa manière très particulière de vivre les apparitions.
Lúcia dos Santos — De la Cova da Iria au Carmel : vie mystique et controverse contemporaine
Lucie survécut près de quatre-vingt-huit ans à la dernière apparition et devint la principale dépositaire de la mémoire de Fátima. Son parcours permet aussi de mesurer comment une expérience mystique est transmise, interprétée et parfois contestée.
Jacinta Marto — L’enfant qui prit l’Enfer au sérieux
Jacinthe développe très jeune une spiritualité intense de réparation pour les pécheurs, autre point de rencontre frappant avec l’univers spirituel d’Alexandrina.
🔎 Sources
Biographie d’Alexandrina Maria da Costa, Saint-Siège
Béatification d’Alexandrina, homélie de Jean-Paul II
Alexandrina da Costa, Salésiens du Portugal
💬 Et vous ?
Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez Alexandrina : les phénomènes extraordinaires qui lui sont attribués, ou le fait qu’une existence presque entièrement confinée à une chambre ait pu toucher autant de personnes ?
Dans Mystica Insolita, c’est peut-être justement ce deuxième mystère qui est le plus difficile à expliquer.

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