🏜️ Barsauma le Nu : l’homme qui ne voulut plus rien posséder
Quand le dépouillement chrétien va jusqu'à l'extrême
✝️ Saint du jour
Saint Barsauma le Nu, 10 septembre, XIIIe-XIVe siècles, Moyen Âge, Église copte
🧾 Résumé en latin ecclésiastique
Sanctus Barsuma, cognomento Nudus, asceta Coptus in Aegypto vixit atque anno 1317 obdormivit. Divitiis et possessionibus renuntiatis, vitam extremae paupertatis, ieiunii et orationis elegit. Eius nuditas non spectaculorum causa erat, sed signum radicalis renuntiationis mundo. In eo antiqua traditio ascetica Aegypti usque ad medium aevum mirabiliter permanebat.
📰 Article
Il existe des saints qui abandonnent leur fortune.
D'autres quittent leur métier.
Certains abandonnent leur maison.
Barsauma abandonna presque tout, jusqu'à ses vêtements.
L'histoire se déroule en Égypte, plusieurs siècles après les grands Antoine et Macaire du désert. Le christianisme copte vit alors sous domination musulmane, dans une société où les chrétiens connaissent selon les périodes des situations très variables, allant d'une relative tranquillité aux persécutions.
C'est dans ce monde que naît Barsauma, ou Barsoma, surnommé plus tard « le Nu ».
La tradition copte rapporte qu'il était issu d'une famille aisée du Caire. Après la mort de ses parents, un membre de sa famille s'empara de leur héritage. Barsauma aurait alors interprété cette injustice d'une manière inattendue.
Il ne se battit pas pour récupérer ce qu'il avait perdu.
Il décida de perdre davantage.
Le récit liturgique éthiopien, qui conserve sa mémoire au 10 septembre, présente précisément la confiscation de son héritage comme l'un des événements ayant provoqué son détachement radical du monde.
Ce choix nous est devenu presque incompréhensible.
Notre société associe généralement l'autonomie à la possession : posséder un logement, un revenu, des vêtements, des objets personnels, une épargne.
Barsauma raisonne exactement à l'inverse.
Moins je possède, moins le monde peut me posséder.
Il mène alors une existence ascétique extrême, marquée par le jeûne, la pauvreté et la prière.
Sa nudité lui vaut son surnom.
Il serait facile d'en rester au pittoresque : voilà un saint qui se promenait nu.
Mais ce serait manquer l'essentiel.
Dans les traditions ascétiques chrétiennes, la nudité peut devenir le symbole ultime du dépouillement. Elle rappelle Adam avant la chute, mais aussi Job dépouillé de ses biens, ou encore le Christ auquel ses vêtements sont retirés avant la crucifixion.
Barsauma ne cherche donc pas à libérer le corps au sens moderne.
Il cherche à libérer l'homme de la possession.
C'est une différence considérable.
Son ascèse appartient à une très ancienne tradition égyptienne. Mille ans auparavant, les Pères du désert avaient déjà fait de l'Égypte l'un des grands laboratoires du monachisme chrétien.
Antoine avait abandonné ses biens.
Macaire avait gagné le désert.
Marie l'Égyptienne avait vécu dans une pauvreté absolue.
Avec Barsauma, cette tradition semble resurgir au cœur du Moyen Âge.
Mais son histoire ne se réduit pas au renoncement.
La tradition copte conserve aussi le souvenir d'un homme de prière recherché par les fidèles et profondément lié aux souffrances de sa communauté.
Le paradoxe devient alors intéressant.
Barsauma cherche à quitter le monde.
Et le monde vient le chercher.
C'est un phénomène récurrent dans l'histoire du monachisme. Plus certains ascètes fuient la célébrité, plus leur radicalité attire.
Ils partent chercher le silence.
On vient leur demander des paroles.
Ils refusent le pouvoir.
On leur reconnaît une autorité.
Ils abandonnent les richesses.
Des riches viennent solliciter leurs prières.
Barsauma pousse cette contradiction à l'extrême.
Il ne possède presque plus rien, et c'est précisément pour cela qu'il devient une figure importante du christianisme copte.
Son existence nous confronte surtout à une question inconfortable.
De combien de choses avons-nous réellement besoin ?
Le christianisme n'exige évidemment pas des fidèles qu'ils imitent littéralement Barsauma. Son ascèse appartient à une vocation exceptionnelle et à un contexte culturel particulier.
Mais l'excès ascétique joue parfois le rôle d'un miroir.
Nous regardons Barsauma et nous trouvons son dépouillement démesuré.
Il nous regarderait peut-être et trouverait notre accumulation tout aussi démesurée.
Entre les deux se trouve la question évangélique :
que possédons-nous vraiment, et qu'est-ce qui finit par nous posséder ?
🔥 Mystique du dépouillement
La nudité de Barsauma n'a rien à voir avec une exaltation contemporaine du corps.
Elle signifie exactement l'inverse : je ne veux même plus pouvoir appeler ceci « à moi ».
Ni richesse.
Ni statut.
Ni apparence.
Ni sécurité.
Cette radicalité explique pourquoi son histoire appartient pleinement à Mystica Insolita.
Le spectaculaire n'est que la surface.
En dessous se trouve une expérience spirituelle beaucoup plus profonde : tenter de supprimer tout ce qui pourrait s'interposer entre l'homme et Dieu.
🏛️ Note culturelle
Barsauma témoigne surtout de la remarquable continuité de la tradition ascétique égyptienne.
Entre les Pères du désert des IVe et Ve siècles et cet ascète mort au début du XIVe siècle, près d'un millénaire s'est écoulé.
Les empires ont changé.
Les langues ont évolué.
L'Égypte est devenue majoritairement musulmane.
Mais le christianisme copte continue à produire des ermites et des ascètes reconnaissables comme héritiers du désert antique.
Barsauma est ainsi presque un Père du désert égaré au XIVe siècle.
📚 Pour aller plus loin
✝️ Daniel de Scété, le sage du désert
Un autre visage du monachisme égyptien : moins spectaculaire que Barsauma, mais enraciné dans la même tradition de Scété, du dépouillement et de la recherche de Dieu.
🕊️ Éphrem le Syrien et les Pères africains : deux poumons du christianisme antique
Pour replacer l’ascèse orientale dans le vaste monde des christianismes syriaque et africain.
🕊️ Ammonas d’Égypte, du désert à la charge pastorale
À garder comme prolongement lorsque l’article sera publié : disciple de saint Antoine, ascète du désert et maître de la vie intérieure. Il est actuellement prévu dans tes archives pour janvier 2027.
📚 Sources
- Église copte orthodoxe, Introduction to the Coptic Orthodox Church, notice consacrée à saint Barsoum al-Erian (le Nu) : naissance vers 1257, origine familiale aisée, perte de l’héritage, refus du procès contre son oncle, vie ascétique et port d’une peau de chèvre qui explique son surnom.
- Synaxaire copte, mémoire de Barsoma le Nu au 5 Nasie, correspondant au 10 septembre.
- OrthodoxWiki, “Barsoum El-Erian”, synthèse de la tradition copte, avec sa mort le 10 septembre 1317 et son inhumation au monastère de Shahran.
- Tradition hagiographique copte, pour les récits de son ascèse, de sa pauvreté radicale, de sa prière et de sa réputation de thaumaturge. Ces éléments doivent être lus comme des données hagiographiques et non comme une biographie critique moderne.
Pour l’instant, je n’afficherais donc que les deux premiers comme liens vers des articles déjà publiés.
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