Sainte Monique, la mère qui toucha l’éternité avec son fils
Peu avant sa mort à Ostie, Monique et Augustin connurent ensemble une expérience mystique si intense que les Confessions décrivent leur esprit dépassant le monde sensible pour « toucher » un instant la Sagesse éternelle
Résumé en latin ecclésiastique
Sancta Monica, mater sancti Augustini, multos annos pro conversione filii lacrimas et preces Deo obtulit. Post baptismum eius, apud Ostiam Tiberinam, mater et filius in colloquio mystico quasi supra creaturas ascenderunt atque Sapientiam aeternam brevissimo momento attigisse narraverunt.
Une sainte beaucoup moins tranquille qu’on ne l’imagine
Monique est généralement présentée comme la mère qui pria pendant des années pour la conversion d’Augustin.
C’est vrai.
Mais cette image familiale risque de masquer une dimension beaucoup plus étonnante.
Monique fut aussi une mystique.
La source est exceptionnelle : ce n’est pas une Vie composée des siècles après sa mort.
C’est son propre fils, saint Augustin, qui rapporte ses expériences dans les Confessions.
Un rêve concernant Augustin
Lorsque son fils s’éloigne du christianisme et adhère au manichéisme, Monique traverse une période de grande souffrance.
Selon Augustin, elle reçoit un rêve.
Elle se voit debout sur une règle ou une sorte de planche.
Un jeune homme lumineux lui demande pourquoi elle pleure.
Elle répond qu’elle pleure la perdition de son fils.
Le personnage lui dit de regarder.
Elle découvre alors Augustin debout avec elle au même endroit.
Monique interprète cette vision comme l’annonce qu’un jour son fils partagera de nouveau sa foi.
Augustin tente évidemment de retourner l’interprétation à son avantage.
Il lui dit en substance que le rêve pourrait annoncer qu’elle deviendra comme lui.
Monique lui répond immédiatement que non : dans le rêve, ce n’était pas « là où il est, tu seras », mais « là où tu es, il sera ».
Même Augustin reconnaît qu’il fut impressionné par la rapidité de sa réponse.
Cette expérience est rapportée dans les Confessions et reste l’une des traditions visionnaires les plus anciennes relatives à Monique.
Des années de larmes
La conversion annoncée tarde pourtant.
Augustin quitte l’Afrique.
Monique le suit.
À Milan, elle rencontre saint Ambroise.
Puis vient enfin le retournement.
Augustin abandonne le manichéisme, traverse sa grande crise intérieure et reçoit le baptême à Milan en 387.
Le projet de toute une vie de Monique semble accompli.
Le voyage du retour
La famille prépare alors son retour en Afrique.
Monique et Augustin atteignent Ostie, le grand port de Rome.
Ils doivent attendre un navire.
C’est là, quelques jours seulement avant la mort de Monique, que survient l’un des épisodes les plus célèbres de toute la mystique occidentale.
Une fenêtre donnant sur un jardin
Augustin situe précisément la scène.
Sa mère et lui sont seuls.
Ils s’appuient à une fenêtre.
En dessous s’étend le jardin de la maison où ils logent.
Ils parlent de la vie éternelle des saints.
La conversation devient progressivement une expérience intérieure.
Ils dépassent le monde matériel
Augustin décrit une véritable ascension.
Leur pensée dépasse successivement :
les plaisirs des sens ;
le monde matériel ;
le ciel ;
le soleil ;
la lune ;
les étoiles ;
puis leur propre intelligence.
Ils cherchent ce qui demeure au-delà de toute création.
Benoît XVI résumera cette scène de manière saisissante : Monique et Augustin « transcendent le ciel et la mer » et, pendant un instant, touchent le cœur de Dieu dans le silence des créatures.
« Nous la touchâmes un peu »
Le passage des Confessions est extraordinairement prudent.
Augustin ne prétend pas que lui et sa mère aient contemplé durablement Dieu face à face.
Il décrit un instant.
Une sorte de contact fugitif.
Une intuition de la Sagesse éternelle.
Puis l’expérience cesse.
La parole ordinaire reprend.
C’est précisément cette brièveté qui donne au récit sa force.
Une extase partagée
La Vision d’Ostie possède une caractéristique rare.
Elle n’est pas solitaire.
Deux personnes semblent vivre simultanément la même élévation contemplative :
la mère et le fils.
Dans l’histoire de la mystique chrétienne, l’expérience partagée est beaucoup moins fréquente que la vision individuelle.
Vatican News décrit explicitement l’épisode comme l’« extase d’Ostie ».
« Que fais-je encore ici ? »
Lorsque l’expérience s’achève, Monique prononce des paroles qui prennent bientôt un caractère presque prophétique.
Elle explique à Augustin qu’elle n’attendait plus qu’une seule chose de cette vie :
le voir chrétien catholique avant sa mort.
Dieu lui a donné davantage encore.
Elle a désormais vu son fils renoncer aux ambitions terrestres pour servir Dieu.
Elle conclut en substance :
« Que fais-je encore ici ? »
Quelques jours plus tard
Environ cinq jours après la vision, Monique tombe malade.
Une fièvre l’emporte.
À un moment, elle perd connaissance.
Lorsqu’elle revient à elle, elle demande :
« Où étais-je ? »
Puis elle annonce qu’elle sera enterrée là, loin de son Afrique natale.
À ses fils préoccupés de son tombeau, elle demande seulement qu’on se souvienne d’elle à l’autel du Seigneur.
Elle meurt à Ostie en 387, à cinquante-six ans.
Une expérience mystique et philosophique
La Vision d’Ostie intéresse évidemment la spiritualité.
Mais aussi l’histoire de la philosophie.
Augustin connaissait le néoplatonisme.
Le mouvement décrit dans le récit ressemble en partie à une ascension philosophique allant du monde sensible vers la réalité intelligible.
Pourtant, quelque chose change.
Le but n’est pas un principe abstrait.
C’est la Sagesse vivante de Dieu.
Le dialogue philosophique devient prière.
Le silence comme chemin
Benoît XVI a particulièrement insisté sur cet aspect.
Pour atteindre ce moment de contemplation, toutes les réalités créées doivent, symboliquement, se taire.
Le bruit du monde cesse.
La pensée elle-même cesse de multiplier ses discours.
Il reste un instant de présence.
La Vision d’Ostie devient ainsi une grande méditation chrétienne sur le silence intérieur.
Vision, extase ou construction littéraire ?
Trois lectures peuvent naturellement se rencontrer.
Le croyant y reconnaît une grâce mystique donnée simultanément à Monique et Augustin.
L’historien peut considérer qu’Augustin retravaille littérairement une conversation réelle à la lumière de sa philosophie.
Le psychologue peut s’intéresser à l’intensité émotionnelle de cet instant, après des années de conflit et au moment où mère et fils se retrouvent enfin spirituellement unis.
Ces lectures ne s’excluent d’ailleurs pas nécessairement.
Une expérience peut être authentiquement vécue et ensuite racontée avec les catégories philosophiques de celui qui l’a vécue.
Pourquoi le 27 août ?
L’Église latine célèbre sainte Monique le 27 août, immédiatement avant son fils Augustin le 28 août.
Le calendrier place donc presque symboliquement la mère à la porte de l’œuvre immense du fils.
Note culturelle
La Vision d’Ostie constitue l’un des passages les plus célèbres des Confessions.
Elle a nourri :
théologiens ;
mystiques ;
philosophes ;
historiens de la spiritualité ;
artistes.
Et elle reste peut-être l’un des plus beaux exemples d’une expérience mystique qui ne sépare pas les personnes mais les unit.
Sources
Saint Augustin, Confessions, livre IX, chapitres 10-11.
Vatican News, sainte Monique et l’extase d’Ostie.
Benoît XVI, audience générale du 25 août 2010, commentaire de la Vision d’Ostie.
Province augustinienne de Malte, synthèse des visions et de l’extase de Monique.
Pour aller plus loin
Sainte Rose de Lima, la mystique qui disait converser avec le Christ
Rose permet de comparer une mystique beaucoup plus visionnaire avec l’expérience contemplative très dépouillée de Monique.
Sainte Radegonde, le jour où le Christ aurait laissé son empreinte dans la pierre
Deux femmes dont l’expérience spirituelle se situe à la frontière entre vision, contemplation et mémoire hagiographique.
Sainte Claire d’Assise, la voix qui répondit depuis l’Eucharistie
Chez Claire, une parole ; chez Monique, presque exactement l’inverse : le silence devient lui-même le lieu de la rencontre.
Knock, l’apparition silencieuse sous la pluie
Deux expériences où l’absence de grand discours semble précisément constituer le cœur du phénomène.
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La Vision d’Ostie fut-elle une extase mystique réellement partagée par deux personnes ou la magnifique mise en mots, par Augustin, d’un instant d’union spirituelle exceptionnelle avec sa mère ?
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