Sainte Marguerite d’Antioche, la martyre qui sortit du ventre du dragon
Dans sa prison, la jeune chrétienne aurait affronté le démon sous la forme d’un monstre avant de le vaincre par le signe de la croix
Résumé en latin ecclésiastique
Sancta Margarita Antiochena, quae in Ecclesiis orientalibus Marina appellatur, virgo et martyr saeculi tertii vel quarti fuisse traditur. Fidem christianam amplexa, a patre pagano repudiata est atque, postquam nuptias praefecti Olybrii recusavit, in carcerem coniecta et graviter cruciata fuit. Antiqua legenda narrat diabolum sub specie draconis ei apparuisse atque eam devoravisse; sed Margarita, signo crucis munita, de ventre monstri illaesa exivit. Tandem gladio percussa, inter sanctas auxiliatrices et patronas mulierum parturientium numerata est.
La bergère chrétienne d’Antioche
L’existence historique de sainte Marguerite demeure difficile à établir avec précision. La tradition la présente comme une jeune chrétienne originaire d’Antioche de Pisidie, en Asie Mineure, probablement martyrisée durant les persécutions de l’empereur Dioclétien, au début du IVᵉ siècle.
Dans les Églises orientales, elle est connue sous le nom de sainte Marina et célébrée le 13 juillet. L’Occident latin l’appelle Marguerite et la commémore traditionnellement le 20 juillet. Les sources catholiques anciennes reconnaissent toutefois que la date exacte et même le siècle de son martyre ne peuvent être déterminés avec certitude.
Selon sa Passion, elle était la fille d’un prêtre païen nommé Aedesius. Sa mère étant morte peu après sa naissance, l’enfant aurait été confiée à une nourrice chrétienne.
Cette femme lui transmit la foi.
Lorsque son père apprit sa conversion, il la rejeta. Marguerite quitta alors le confort de sa famille et devint bergère. La future dompteuse de dragon commença donc par garder des moutons, ce qui constitue une progression de carrière assez peu commune, même dans l’hagiographie.
Le préfet qui voulait l’épouser
Un jour, le préfet Olybrius aperçut Marguerite tandis qu’elle gardait son troupeau.
Séduit par sa beauté, il voulut l’épouser si elle était libre, ou la prendre comme concubine si elle était esclave. Marguerite refusa et déclara qu’elle était consacrée au Christ.
Olybrius lui ordonna de renoncer à sa foi et de sacrifier aux dieux de l’Empire. Devant son refus, il la fit arrêter, interroger et torturer.
Il faut ici distinguer deux niveaux du récit. Le martyre d’une jeune chrétienne sous les persécutions romaines demeure historiquement vraisemblable. En revanche, les détails de son procès et de ses supplices appartiennent à une Passion rédigée et enrichie plusieurs siècles après les événements.
Ce sont pourtant ces développements légendaires qui firent de Marguerite l’une des saintes les plus célèbres du Moyen Âge.
Le dragon entre dans la cellule
Enfermée dans son cachot, Marguerite pria Dieu de lui montrer l’ennemi qu’elle devait combattre.
Un dragon gigantesque apparut alors dans la cellule.
Certaines versions le décrivent couvert d’écailles multicolores, avec une gueule immense, des dents de fer et une haleine empoisonnée. Le monstre se jeta sur Marguerite et l’avala tout entière.
Mais la jeune femme portait une petite croix.
Dans le ventre de la créature, elle aurait tracé le signe de la croix. Le corps du dragon se fendit et Marguerite en sortit vivante, intacte, comme libérée d’un tombeau monstrueux. Cette scène devint l’un des épisodes les plus représentés de l’art chrétien médiéval.
L’auteur même de la Légende dorée, Jacques de Voragine, exprimait pourtant des réserves à propos de cet épisode, qu’il considérait comme difficilement crédible dans sa forme littérale.
Le doute n’est donc pas une invention de spécialistes contemporains venus gâcher les belles histoires. Il était déjà assis au premier rang au XIIIᵉ siècle.
Le démon sous une autre apparence
Après la disparition du dragon, le diable serait apparu sous une forme humaine ou sous celle d’un homme noir.
Marguerite le saisit, le renversa et posa le pied sur son cou. Elle lui ordonna de révéler ses méthodes et les raisons pour lesquelles il tentait les hommes.
Cette seconde partie du récit transforme la jeune martyre en exorciste. Elle ne se contente pas d’échapper à la bête : elle interroge et humilie la puissance démoniaque.
Une étude consacrée à la légende de Marguerite rapproche cet épisode d’anciens textes judéo-chrétiens, notamment ceux présentant le roi Salomon comme maître des démons. Cette fonction d’exorciste pourrait expliquer son association ancienne avec la protection des femmes enceintes et des nouveau-nés.
Le dragon n’est donc pas seulement un animal fantastique. Il représente le mal qui cherche à engloutir l’être humain, la peur qui enferme et la violence qui prétend avoir le dernier mot.
Marguerite ressort de son ventre comme le Christ sort du tombeau.
Le feu et l’eau
Le lendemain, la jeune chrétienne fut reconduite devant le préfet.
Comme elle refusait toujours de sacrifier aux dieux, elle aurait été brûlée avec des torches, puis plongée dans un grand bassin d’eau afin d’y être noyée.
Selon la tradition, ses liens se rompirent et elle sortit indemne de l’eau. Le spectacle aurait entraîné la conversion de nombreux témoins, immédiatement condamnés à mort.
Marguerite fut finalement décapitée.
La Catholic Encyclopedia retient les traditions du feu, de l’eau et de la décapitation, tout en rappelant que les Actes de la sainte ne peuvent être considérés comme un témoignage historique fiable dans tous leurs détails.
Pourquoi une patronne des accouchements ?
Marguerite devint l’une des grandes protectrices des femmes enceintes.
À première vue, l’association peut sembler étrange. La jeune martyre n’était ni épouse ni mère.
La réponse se trouve probablement dans son passage à travers le dragon. Elle sort vivante du ventre du monstre comme un enfant vient au monde. Le récit fut ainsi interprété comme une image surnaturelle de l’accouchement.
Au Moyen Âge, des femmes portaient parfois sur elles des textes racontant la Passion de Marguerite. On lisait son histoire auprès des femmes en travail, dans l’espoir que la sainte les aide à sortir du danger comme elle-même était sortie du dragon.
Marguerite fut aussi comptée parmi les Quatorze Saints Auxiliateurs, invoqués lors des maladies, des épidémies et des grands périls. Elle devint l’une des voix que Jeanne d’Arc affirmait entendre, avec saint Michel et sainte Catherine. Son culte se diffusa massivement en Europe, particulièrement en Angleterre, où des centaines d’images, de manuscrits et de dédicaces d’églises lui furent consacrés.
Une sainte effacée du calendrier universel
La fête de Marguerite fut retirée du calendrier romain général après la réforme liturgique, en raison de l’extrême fragilité des données historiques concernant sa vie.
Cette décision ne signifie pas que l’Église aurait déclaré la sainte inexistante. Elle indique simplement que son culte ne fut plus proposé à l’ensemble de l’Église latine comme mémoire universelle.
Elle demeure honorée localement, dans les calendriers traditionnels et dans les Églises orientales sous le nom de Marina. Les sources catholiques contemporaines continuent de rappeler sa fête traditionnelle du 20 juillet.
Il reste donc peut-être derrière la légende une véritable jeune martyre, mais son visage historique est désormais presque entièrement caché par le dragon.
Note culturelle : Marguerite, Georges et les dragons chrétiens
Marguerite et saint Georges sont les deux grands dompteurs de dragons de l’imaginaire chrétien médiéval.
Mais leurs histoires ne disent pas exactement la même chose.
Georges affronte le dragon de l’extérieur. Il vient délivrer une ville et sauver une jeune princesse. Marguerite, elle, est avalée. Elle combat le monstre depuis l’intérieur.
Georges représente le chevalier qui attaque le mal.
Marguerite représente l’âme qui refuse d’être digérée par lui.
Dans l’art, elle est représentée avec une croix, une palme de martyre ou un dragon enchaîné à ses pieds. Certaines œuvres montrent même son vêtement sortant encore de la gueule ouverte de la créature. Une sculpture française du XVe siècle conservée au Metropolitan Museum of Art la montre dominant le monstre avec une étonnante sérénité.
La jeune bergère d’Antioche était devenue, pour le Moyen Âge, la preuve que le monstre pouvait avaler le corps sans posséder l’âme.
Sources
Catholic Encyclopedia, « St. Margaret », tradition occidentale, fête, iconographie et réserves historiques.
Catholic Online, « St. Margaret of Antioch », résumé de la tradition du dragon et du martyre.
British Academy, travaux de Juliana Dresvina sur le culte médiéval de sainte Marguerite.
Metropolitan Museum of Art, sculpture française de sainte Marguerite d’Antioche, vers 1475.
Encyclopedia of Religion, notice sur le développement de son culte et les traditions mêlées à sa Passion.
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Faut-il comprendre le dragon de sainte Marguerite comme une créature réellement apparue dans sa prison, comme une vision démoniaque ou comme une image littéraire de la persécution et de la peur ?
Pourquoi cette histoire, historiquement si fragile, a-t-elle parlé avec autant de force aux chrétiens du Moyen Âge ?
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